Que tu ne veuilles pas expliquer ce qui se passe aux Animorphs, c’est une chose, déclara Toby en nous coupant. Ils viennent de perdre deux des leurs et sont donc perturbés, ce qui peut fausser leur jugement; je peux le concevoir. Mais, n’imaginez pas discuter de votre stratégie sous mes yeux sans que je dise rien.
Elle marqua une pause avant de continuer en ne perdant pas Erek du regard :
- Je crois avoir déjà entendu des humains dire que deux têtes valent mieux qu’une. Explique nous ce qui se passe. Les derniers Hork-Bajirs libres de l’univers n’ont plus rien à perdre, termina-t-elle avec détermination.
Erek échangea un regard avec Dia et moi, recherchant notre approbation, puis commença :
- Avant-hier, je suis venu avertir les Animorphs que les Yirks prévoyaient une invasion massive sur leur école. Toutefois, je manquais d’informations, et nous nous étions donnés rendez-vous ici cette nuit afin que je leur donne l’heure juste.
- Qu’est-ce que tu as appris? Demanda Toby, sans chercher à tourner autour du pot.
- L’attaque de l’école est un leurre. On veut uniquement les capturer. Les Yirks semblent au courant que certaines fuites d’informations proviennent de leurs rangs. Ils se sont servis de cette intuition pour faire passer l’information, ce qui a tout d’abord fonctionné.
- C’est moi qui ai appris pour le piège, continuai-je. Cependant, il y a plus que cela. Vysserk Un est de retour sur Terre. Selon les bruits que j’ai entendus, elle est venue reprendre en main la gestion défaillante de Vysserk Trois.
- Vysserk Un sait depuis longtemps que Vysserk Trois a malmené ses efforts d’invasion de la Terre. Pourquoi déciderait-elle d’agir maintenant?
- Il semblerait qu’une taupe dont l’allégeance première est pour Vysserk Un soit dans les hauts gradés de Vysserk Trois. Les rapports de cette taupe auraient attirés l’attention du conseil des Treize, qui auraient alors mandaté Vysserk Un d’intervenir.
- Ce qui signifie?
- La vallée des Hork-Bajirs a été envahie de quelle manière? Demanda Erek.
- Tu changes de sujet.
- Nous ne sommes pas certains de nos informations, répondit Dia.
- Vous n’êtes pas certains ou vous ne voulez pas les croire?
- Peut-être un peu des deux, répondis-je. On parle « d’invasion massive », mais je n’ai pas réussi à obtenir de détails exacts. Cependant, les Yirks semblent survoltés.
- C’est donc quelque chose de gros, comprit aisément Toby. Et avec l’invasion de la vallée, ça ne laisse rien présager de bon.
Erek acquiesça.
- Ça ne fait que préciser ce qu’on redoute, souffla Dia.
- Il y aurait un point de rassemblement officiel, continuai-je. Il s’agit du centre commercial.
- Les Animorphs le savent-ils?
- On comptait leur dire ici, mais il semblerait qu’ils soient chez Marco.
- Eh ho, le jour se lève! Il faut les prévenir au plus vite, s’écria Toby. Si ça se trouve, ils sont déjà partis.
Dia n’attendit pas que Toby ait terminé pour trouver un téléphone et composer le numéro de Marco.
- À l’heure qu’il est, les Yirks sont en train de se mettre en place à l’école, et les Animorphs le savaient, dit Erek. Ils sont déjà partis à mon avis.
- Ça coûte rien d’essay…, répondit Dia, avant de raccrocher. Le répondeur. Ils ne sont plus là.
- On n’arrivera jamais à temps à l’école pour les libérer, dit Erek. Il faut aller au centre commercial. Si nos informations sont exactes, c’est là que les Vysserks seront et donc, c’est là qu’ils seront amenés.
J’acquiesçai.
- Et on fait quoi rendu là-bas? Demanda Toby.
Tous arrêtent un instant, suspendant notre course effrénée.
- Si les Yirks parlent « d’invasion massive », ça signifie que les probabilités de rester ici sans se faire prendre durant l’invasion sont minces, expliquai-je.
Je marquai une pause avant de continuer.
- Notre idée était de capturer un vaisseau yirk. C’est le moyen de transport le plus rapide que nous ayons et il devrait nous permettre d’avoir l’air moins suspects…
- Pour aller où? Répliqua Toby.
- On n’en sait rien pour le moment, répondit Erek. Pourquoi cette insistance?
- Vous n’avez pas l’air de prendre réellement conscience de la situation. Oui, d’accord, une invasion massive, cela signifie que nous n’avons pas intérêt à traîner ici. Mais, elle va jusqu’où cette invasion massive? S’exclama Toby. Est-ce que c’est la ville? L’État? Le pays? Le continent?
Elle chercha à lire nos réactions sur nos hologrammes avant de continuer.
- Quelque chose me dit que, si les Yirks ont décidé d’envahir la vallée aussi rapidement, ce n’est pas par hasard. Si l’invasion se poursuivait au même rythme que maintenant, ils auraient pris leur temps et ils nous auraient utilisés. Ce qui s’en vient est beaucoup plus gros que ce que vous redoutez. Si ça se trouve, le vaisseau de ravitaillement yirk qui s’est écrasé dans la vallée ne faisait pas partie d’une expédition de routine.
- Un vaisseau s’est écrasé dans la vallée? Demanda Dia, surprise. Quand?
- C’est pour cette raison que Jake avait envoyé Tobias dans la vallée pour informer les Hork-Bajirs. Il n’en avait que glissé mot lors de la réunion. Je n’y ai pas fait attention, souffla Erek, affecté.
- Et c’est pour ça que Tobias est mort, concluai-je.
- Pensait-il que les Hork-Bajirs étaient menacés? Demanda Dia.
- C’est à lui de nous le dire, répondit Toby. Et pour ça, il faut faire vite et s’arranger pour ne pas se faire prendre.
- Quand tu penses que le vaisseau yirk qui s’est écrasé dans votre vallée ne faisait pas partie d’une expédition de routine, tu fais allusion à quoi au juste? demandai-je à Toby.
- Le vaisseau transportait une arme de nouveau genre : un liquide paralysant, le lyxa. Peut-être que je me trompe mais, amener de nouvelles armes durant une guerre, c’est généralement pour changer la situation.
- Vu comme ça, le vaisseau qui s’est écrasé n’est possiblement qu’un seul vaisseau d’une flotte dont on ignore l’étendue, pensa à haute voix Erek.
- Je propose qu’on prenne le camion des parents de Cassie pour se rendre au centre commercial, expliqua Dia. On camouflera les Hork-Bajirs à l’aide de nos hologrammes, si on en a besoin.
Erek acquiesça.
- Qu’est-ce qu’on fait avec Cassie? Demanda Dia.
- On n’a pas le temps de s’en occuper, me répondit Erek, d’un ton neutre. Va chercher Rachel, Ax et l’autre gars… Tommy et amène les au camion.
Quelques heures plus tard… sur un vaisseau yirk.
Et Maintenant? Demandai-je, rompant le silence.
- C’est juste trop… répondit immédiatement Sabiha.
- Si on récapitule, dit Marco, le corps de Jake a été laissé dans le sas. Alia est… déchaînée depuis votre rencontre avec les Vysserks, et on a finalement réussi à l’emprisonner dans une pièce.
- Quelque chose s’est produit avec elle, coupa Sabiha en relevant la tête. Il y a quelque chose qu’on ne sait pas.
J’espérais que son questionnement n’irait pas plus loin pour le moment. La situation était suffisamment difficile ainsi.
- Les raisons du comportement d’Alia ne sont pas sur notre liste de priorité immédiate, signala Erek, à mon plus grand soulagement.
- Qu’est-ce qu’il l’est alors? demanda Sabiha.
Erek resta silencieux.
- On doit d’abord savoir ce qu’on fait maintenant, répondit Ludo, d’un ton abrupt. On s’occupera de ramasser les pots cassés plus tard.
- Pour prendre une décision, il faudrait que tout le monde soit présent, précisa Marco. Or, ce n’est pas le cas.
- Si Jake prenait sur soi les décisions… Commença Sabiha.
- S’il y a une erreur que Jake a commise, c’est bien de porter seul tout le poids des décisions du groupe. Nous ne devons pas la répéter.
- D’où l’idée de prendre une décision ensemble? ajouta Erek.
Marco acquiesça.
- Je ne veux pas vous paraître pessimiste, dit Ludo, mais c’est exactement ce qui risque d’être impossible pour le moment.
Personne ne répondit, attendant la suite des explications de Ludo.
- On est combien là? Cinq? Mais tous les autres sont dispersés à travers un vaisseau yirk que nous ne connaissons pas et dont nous n’avons pas le contrôle. On rêve en couleur de croire possible une réunion au sommet dans l’heure.
- Il a raison, acquiesçai-je. Nous devons prendre sur nous de décider ce que nous devons faire.
- Je marche pas, répondit Marco.
- Même Toby et Ax qui sont pourtant aux commandes du vaisseau ne peuvent pas intervenir dans la discussion, et ce sont les premiers sur la ligne de front, ajouta Sabiha, marquant d’emblée un point.
- À moins qu’on aille les rejoindre? Proposa Erek.
Personne ne fit un mouvement pour répondre à son initiative.
- On tourne en rond, fit remarquer Ludo, impatient.
- Pour prendre une décision réfléchie, il nous faudrait du recul, dit Marco. Or, nous n’en avons aucun. Ax et Toby n’ont pas encore appris la mort de Jake!
Erek se passa les mains sur le visage, montrant clairement que la situation commençait à être difficile sur ses nerfs.
- On n’avait aucun recul lorsque nous avons décidé de capturer un vaisseau yirk, Marco, mentionna Ludo. Nous sommes allés sur la première idée qui ne menait pas à une impasse.
Personne ne répondit, et ce n’est qu’au bout de quelques instants que Ludo reprenne la parole :
- Temporairement, les meilleurs juges pour la conduite du vaisseau, ce sont Ax et Toby. On doit d’abord s’assurer que les contrôleurs du vaisseau n’iront pas les déranger. Si on perd les commandes du vaisseau aux mains des Yirks, aussi bien dire qu’on est fait.
- Je peux me tromper, dit Erek, mais je pense que ce vaisseau est sans danger. Quelqu’un est passé avant nous pour mettre tous les contrôleurs du vaisseau hors d’état de nuire.
- Attends, le carnage au sas de jonction…
- Toby, Ax et les autres n’y sont pour rien, répondit Erek. On l’a découvert en y entrant.
Ludo regarda fixement Erek, posant une question muette. Ce dernier acquiesça faiblement.
Je devinais leurs pensées aisément, mais choisis de ne pas intervenir : il y avait suffisamment de pots à réparer pour le moment, et Sabiha ne pourrait encaisser davantage… Cela pouvait attendre.
- Bref, on sécurise d’abord le vaisseau puis on verra alors ce qu’on fait. D’ici-là, le trajet du vaisseau est entre les mains d’Ax et Toby.
- Dans ce cas, Erek et moi allons relayer Ax et Toby pour qu’ils puissent vous aider, proposa Ludo, pragmatique. Sinon, vous ne vous en sortirez jamais.
- Non, sinon le poste de commande perd deux personnes qui peuvent se battre.
Marco hésita avant de poursuivre :
- Et il n’y a pas que Sabiha et moi. Rachel fait probablement pas mal de ménage en ce moment. Quant à Alia… termina-t-il en regardant la porte où elle était enfermée.
- Ah non, explosa aussitôt Sabiha, pas question! Tu la laisseras ma sœur aller se suicider pour liquider des Yirks sur le vaisseau.
- Si on garde un œil dessus, elle ne risquera rien. Alia a massacré la quasi-totalité de la garde rapprochée des deux Vysserks, je te rappelle. Si quelqu’un peut nous permettre de sécuriser le vaisseau le plus rapidement possible, c’est elle.
Sabiha se tut. Marco avait raison, et je n’avais pas besoin de lui parler pour qu’elle sache que je pensais la même chose. Elle acquiesça donc à contre-cœur, sans même prendre la peine de me parler.
- On se croirait dans un mauvais film, se plaignit Dia, ce qui fit sourire Ludo. On venait tout juste de réussir à l’enfermer dans cette pièce.
- Ludo, tu vas aller avec Sabiha et Alia. Comme ça, il aura quelqu’un pour contrôler Alia, ordonna Erek.
- Soit, répondit Ludo.
- Je propose que Dia et Marco fassent le tour de l’autre section, continua Erek.
- Pourquoi ensemble? Demanda Marco en pointant Dia.
- On est arrivés trop tard pour Jake, expliqua Ludo, mais j’en connais un dont leur cœur a été reparti par l’un d’entre nous. (Note : Dans le tome 10 : L’androïde de KAA, Marco meurt lors d’une importance bataille pour aider les Cheys. C’est Erek qui l’a ramené à la vie en lui envoyant une décharge électrique pour repartir son cœur.)
Mal à l’aise, Marco acquiesça.
- Je vais retourner au poste de commande pour informer les autres, dit Erek.
- L’idéal serait d’envoyer Ax se promener dans le vaisseau, ajoutai-je. Il pourra communiquer par parole mentale avec les autres, et ça fait un guerrier de plus.
- Bonne idée.
- Bref, on vide le vaisseau et on se débrouille pour retrouver les autres plus tard, dit Sabiha. Ça serait pas plus simple si nous connaissions l’emplacement du poste de commande pour se rejoindre là-bas.
- Peut-être pour nous, Sabiha, mais si Marco se fait prendre et contrôler…
- Tout le monde serait condamné, termina Sabiha alors que Dia et Ludo nous regardaient comme s’ils avaient vu un extra-terrestre, ce qui n’est pas peu dire…
Même si je l’avais voulu, je n’aurais pas pu m’arrêter. C’était plus fort que moi.
Il n’y avait que cette envie de tout détruire qui m’habitait. Je ne voyais rien d’autre. Mes yeux quadrillaient le terrain à la manière d’une visière de tir qui recherche son objectif. Puis, je me précipitai sur cette cible et je l’abattais, rapidement, sans hésitation, pratiquement froidement. Je ne ressentais rien : toute émotion, toute pensée était absente, figée… jusqu’à ce que j’entre dans cette pièce.
Un meuble roulant, plein d’outils à l’usage médical plus ou moins douteux… et une chaise haute, avec des sangles, retenant prisonnière une gamine d’une dizaine d’années, aux cheveux châtains clairs.
Un regard, et je l’avais reconnue.
Pétrifiée, je ne vis jamais la femme à coté de moi qui me darda d’une seringue. Sans faire attention à la douleur qui émanait de mon bras piqué, je poussai la femme, tête première, contre le mur. Son crâne s’y fracassa, et le sang gicla au sol en même temps que le corps retombait lourdement.
Je suis alors partie au galop, jusqu’à ce que ma vision se brouille, que le rythme de mon galop se ralentit. Je me rappelais alors la seringue, plantée au milieu de mon bras.
La femme avait dû m’injecter un calmant. La seule manière d’espérer en éliminer les effets était de démorphoser. J’enclenchai aussitôt le processus, sans m’arrêter de courir. Toutefois, la métamorphose rapide de mes bras me fit piquer du nez, et je me retrouvai face contre terre.
Le poil du Grizzly disparut pour faire place au duvet humain et à la tenue d’animorphe. Mon corps d’ours diminua de hauteur. Mes griffes devinrent des ongles. Mon ossature perdit de son envergure. Ma vue se rétablit…
Au fur et à mesure que je redevenais humaine, les effets du calmant diminuaient. Toutefois, des flashs sur tout ce qui s’était passé ces dernières heures me revenaient en mémoire comme une cassette qu’on revoit en accéléré.
Je réentendais Toby m’annoncer la mort de Tobias.
Je sentais la peau froide de Cassie.
Je voyais Jake mourir sous mes yeux.
Tous…
Morts.
J’avais terminé de démorphoser. J’étais assise à même le plancher du vaisseau, les jambes repliées sur le côté. Je maintenais le haut de mon corps relevé grâce à mes bras.
Une bouffée de chaleur m’envahit, étouffant ma respiration. Ma gorge se noua. Mes yeux se mirent à picoter, cherchant à faire sortir la vapeur. L’eau les remplit alors que quelques larmes tracèrent un long trajet sinueux humide sur mon visage.
Les images continuaient de repasser dans mon esprit.
Je me revoyais reprendre Kate des mains des Yirks.
Puis, ligotée sur une chaise…
C’est à ce moment que je compris que je devenais responsable plus que jamais de mes sœurs : ma mère et mon père étant toujours à quelque part sur Terre.
Ma respiration devint haletante, tentant d’étrangler les sanglots.
Je peinais à respirer lorsque j’entendis un bruit. Surprise, je me retournai en un éclair.
Relégué dans un coin de la salle de commande, je n’osais pas trop me mêler à Toby et Ax qui avaient de toute façon autre chose à penser pour le moment. Un simple regard de l’Andalite en avait dit long sur ce que j’étais à ses yeux. De la vermine, probablement…
Nous étions rendus dans le vaisseau Yirk dès la jonction avec la navette… Et étonnamment, on n’a pas vraiment eu de problèmes à rejoindre la salle de commande du vaisseau. Des corps d’Hork-Bajirs déchiquetés et éventrés couvraient une bonne partie du plancher. On aurait dit que les yirks avaient décidés de s’entretuer. Cette vision de violence occupa mon imagination une fraction de seconde.
Kate tapait frénétiquement du pied en scrutant la pièce d’un air maussade. Son regard impatient s’attarda sur moi durant quelques secondes.
- Non, je n’ai pas ma place ici, moi non plus, lui lançai-je d’un air résigné.
- Je l’avais remarqué, rétorqua-t-elle sèchement.
- Quel est ton nom, déjà ? demandai-je, pour tenter d’occuper le silence par autre chose que ses agressions verbales.
- Kate, répondit-elle, les bras croisés.
- Moi, c’est Tommy. Tu sais, ça ne sert à rien de s’impatienter, on n’arrivera à rien de cette manière, de toute façon.
- Comment est-ce que je suis supposée réagir, alors ? s’exclama-t-elle d’un air exaspéré.
Je demeurai muet, ne sachant pas quoi lui répondre.
- Wow, ça montre ce que tu comprends de cette situation, c’est incroyable, termina-t-elle les yeux roulants vers le plafond.
- Écoute…
Je m’approchai d’elle pour lui toucher l’épaule, mais elle se dégagea.
- Ne me touche pas. Je ne te connais même pas, cracha-t-elle.
Je lui touchai l’épaule de nouveau tout en la fixant dans les yeux d’un air qui se voulut compréhensif… bien que je doute qu’il ait une quelconque crédibilité.
- Qu’est-ce que tu veux faire, questionnai-je.
- Sortir de cette parodie de X-Men ! s’écria-t-elle en donnant un coup de pied dans le mur.
Je demeurai silencieux durant quelques secondes, puis j’imprimai un air sombre à mon visage.
- Nous sommes dans la même situation, Kate. La seule différence, c’est que cette situation ne t’est pas familière.
- Parce que, en plus, ça va devenir normal! S’exclama-t-elle.
< Pourriez-vous cesser de hurler >, demanda Ax, exaspéré, qui se tuait aux commandes du vaisseau.
Comme réponse, Kate poussa un long cri d’hystérique qui brouilla momentanément tous les autres bruits du vaisseau.
Je saisis Kate par les épaules et me mit à la secouer comme un prunier, comme pour la ramener à la réalité. Mais comment aurais-je pu y parvenir ? Non seulement tout ce qui arrivait était en contraste absolu avec tout ce qu’une jeune adolescente a pu connaître, mais ma stratégie d’intervention n’était franchement pas très réfléchie…
Une lame se posa alors à quelques centimètres de ma gorge. Je m’arrêtais aussitôt, reculant même d’un pas.
< Je te prierais de ne pas toucher à cette jeune humaine. >, m’ordonna froidement l’andalite sans ciller.
Seule l’intonation de sa parole mentale me permet de mesurer l’ampleur de sa dégout tant son air me restait indéchiffrable.
Kate, étrangement muette, observait ce dialogue muet. J’ignorais si elle était fascinée par la lame de l’extraterrestre ou si elle venait de comprendre que quelqu’un était encore moins estimé ici qu’elle.
< Tu ne devrais même pas lui adresser la parole.> lâcha finalement Ax, en retournant vers les commandes.
- Pff! Répondit Kate, croyant qu’on s’adressait à elle, Mais, pour qui ça se prend? Encore faudrait-il qu’ils ressemblent à mes parents pour me donner des ordres.
- Et tu les suivrais? Répondis-je du tact au tact.
Kate laissa échapper un rire avant de me faire un sourire clairement entendu.
Involontairement, Ax venait d’ouvrir la porte à une relation plus amicale entre cette gamine et moi…
Après toi, invita Ludo en présentant la porte à Sabiha.
- Tu devrais remorphoser, fis-je remarquer à Marco.
Il acquiesça brièvement avant de se concentrer sur son animorphe.
Sabiha, qui avait remorphosé en un quart de seconde, se plaça devant la porte qui s’ouvrit avec un léger bruit de glissement.
< Mais où est-elle passée! s’exclama Sabiha, entrant à grands bonds dans la salle.>
Ludo s’affaissa de découragement en entendant cette remarque. Sa tête semblait avoir rebondie contre une plaque invisible juste au niveau de ses épaules arrondies. Je souris à voir son air dépité.
< Merde! La porte! > s’exclama Sabiha à la vue d’une porte qu’elle seule pouvait voir.
Ludo jeta un œil découragé dans la pièce.
- Dit toi qu’Alia ne vous sautera pas tout de suite dessus.
- Tu parles, Dia, répondit-il avant de rentrer dans la pièce.
La porte se referma derrière Ludo dans le même froissement. Le silence revient donc dans l’espèce d’hall dans lequel Marco et moi trouvions, Erek étant déjà parti en direction de la cabine de contrôle.
J’élargis mon hologramme pour couvrir Marco dans son processus d’animorphe. Même si l’anonymat de l’identité humaine des Animorphs n’était plus réellement requise, je jugeais préférable d’attendre que Marco ait complété son animorphe, et ce, même si le tiers du processus était suffisant pour le rendre menaçant.
Son visage se remodelait lentement à l’image de la physionomie du gorille… mais sans la couleur et les poils. Ses muscles semblaient se gonfler comme des ballons, bien qu’ils devaient être durs comme le roc. Toutefois, je savais qu’ils ne auraient jamais la force que nos créateurs nous avaient dotés pour faire face à la gravité de notre planète natale.
Erek n’avait jamais abordé ce qui s’était passé après qu’il ait réussi à réécrire sa programmation grâce à un cristal pémalite. Après nous avoir tant encouragés à faire notre possible pour entrer dans la résistance active, il était revenu tellement… découragé… désillusionné.
Il a tout juste accepté de nous dire qu’on n’avait pas le droit de faire ça, qu’on n’avait pas le droit de changer notre programmation pour devenir des êtres capables de violence. Il s’était même mis en colère lorsque j’avais insisté pour savoir ce qui s’était passé. Une réaction vraiment émotive, qui le rendait de plus en plus proche des hommes… Pourtant, après le massacre des Pémalites, je m’étais toujours dit que nous ne pouvions pas imaginer pire.
Sauf que là, je revoyais la rage, la fureur d’Alia qui frappait sans se poser de questions… je la sentais encore se débattre alors que je peinais à la maintenir contre le mur.
La peur refroidit par réaction en chaîne les circuits principaux de mon corps.
< Dia? > Demanda soudainement Marco.
Je relevai la tête, surprise.
Il avait terminé sa transformation en gorille et me fixait de ses yeux inquiets.
< T’es prête?> demanda-t-il.
Je fis brièvement signe que oui, en m’efforçant de mettre de coté mes réflexions.
- Je te suis, répondis-je.
Il entra alors sans hésiter dans le corridor métallique où Rachel devait s’être engagée auparavant. Je le suivis avec quelques pas de retard, en prenant un hologramme de gorille semblable au sien.
Le corridor était long et sinueux. Impossible de voir à l’autre extrémité pour localiser d’éventuels contrôleurs, Rachel ou même des cadavres. Les murs étaient étoilés d’éclats de sangs ou d’autres liquides organiques. Des corps en plus ou moins bon état gisaient au milieu du corridor, nous barrant parfois la route.
- Qu’est-ce qu’on fait là? pensai-je soudainement.
C’est avec surprise que je découvris que j’avais pensé à voix haute, lorsque Marco me répondit :
< On s’était entendus avec Erek qu’il fallait sécuriser le vaisseau pour ensuite se retrouver dans la salle de commande. On voulait que tout le monde soit présent pour s’entendre sur ce qu’on faisait maintenant, sauf que Rachel n’était pas présent, et on ne sait pas… > continua-il alors que je ne l’écoutais plus.
Il me semblait que tout ce qui se passait n’avait aucun sens. Pourquoi nous promenions dans ce vaisseau vide à la recherche de Yirks qui semblaient l’avoir déserté? Étions-nous trop prudent et perdions-nous notre temps?
J’avais l’impression de réfléchir à vide, tout en m’inquiétant de ce qu’on ne faisait pas… alors qu’on avançait pourtant dans un corridor aux murs maculés de sang verdâtre ou d’un autre liquide organique.
< Dia? > Interrogea soudainement Marco.
Il s’était arrêté au milieu du corridor et s’était retourné en ma direction. En fait, il s’en est fallu de peu pour que mon hologramme d’Hork-Bajir lui fonce dedans.
- Je sais pas. J’ai l’impression qu’on perd notre temps. Répondis-je tout d’un trait sans chercher à savoir ce qu’il voulait.
< On doit rester grouper. On ignore l’étendue de ce vaisseau. Donc, on doit retrouver Rachel.>
- Mais pourquoi on a relâché Ali…
< Dia! On s’est assez perdu dans des discussions floues tout à l’heure. L’objectif là, ici et maintenant, répondit-il en insistant sur les mots « là », « ici » et « maintenant », c’est de trouver Rachel et liquider les Yirks qu’on croise.>
- D’accord, répondis-je.
Je sentais le haut de mon dos surchauffer sous l’effet de la nervosité. Un homme aurait pris une grande respiration pour se calmer, mais ce n’était pas le cas d’un androïde. Je me concentrai alors sur la production d’une molécule pouvant annuler cet effet.
Mais je réfléchissais un peu trop pour me calmer. Marco avait dit que Rachel était en train de faire pas mal de ménage à l’heure qu’il était, mais il ne nous avait pas vraiment donné de détails sur ce qui s’était passé avant qu’elle ne s’en aille. Qu’est-ce qui s’était…
< T’as peut-être pas complètement tort en disant qu’on perd notre temps… mais reste que c’est pas une bonne idée de laisser Rachel toute seule. > laissa tomber Marco, suspendant le fil de mes pensées.
- Qu’est-ce que tu veux dire?
< Je surnomme souvent Rachel : Xéna, car elle est toujours prête au combat. C’est celle qui semble le plus aimer ça… Quand on s’est séparés après… après Jake, elle l’était juste trop, dit-il avec hésitation, en tentant d’éloigner ses émotions. Elle se battait avec trop de vigueur, trop d’ardeur… Ça sonnait faux, et j’ai compris pourquoi uniquement quand elle m’a dit que Cassie et Tobias étaient morts.>
Je restai muette, ayant l’impression que je risquais de l’interrompre dans son récit.
< Je veux juste éviter qu’elle aille trop loin.>
Un éclair me traversa alors l’esprit. On avait aussi trouvé qu’Alia était allée trop loin, qu’il s’était passé quelque chose. Elle a eu une réaction semblable à Rachel, mais encore plus excessive.
Je m’apprêtais à faire le parallèle lorsque j’entrevis une forme poilue marchant lourdement et malhabilement sur deux pattes tout près de la courbe suivante.
- Elle est ici, murmurai-je.
Elle est ici, souffla Dia, de peur qu’elle ne l’entende.
Une forme brune passée en coup de vent était entrée par une porte automatique. Rachel venait d’entrer dans cette pièce.
< D’accord, commençai-je en expirant pour essayer de rassembler mes pensées. Tu deviens invisible. Je m’occupe de Rachel. Tu n’as qu’à me suivre.>
C’était étrange de donner des ordres à Dia. Normalement, j’aurais dit des blagues pour détendre l’atmosphère. Mais, là non, j’étais sérieux et concentré. J’avais en fait l’impression de ne pas être complètement là, comme si tout ce qui avait autour de moi avait une couleur irréelle.
J’avançai sans me poser de questions jusqu’à la porte automatique. Toutefois, elle s’ouvrit sans que je fasse un mouvement pour la déclencher. Rachel sortit en coup de vent, sans même nous avoir vu. Stupéfait, je la suivis du regard. Elle courait à grandes enjambées vers une partie du vaisseau que nous ne connaissions pas encore.
- Marco! Cria soudainement Dia.
Elle était dans la pièce ouverte par Rachel. J’entrai aussitôt, la porte automatique se refermant derrière moi.
- Viens m’aider! réclama Dia.
Dia avait repris son apparence humaine et s’affairait à détacher une gamine sanglée à une espèce de chaise de dentiste. À moitié consciente, sa tête ballottait légèrement alors que ses yeux se révulsaient.
Je fis quelques pas en direction de la fillette, avant de glisser face contre terre. Un liquide rouge sombre s’étendait sur le sol juste en dessous de moi. J’aperçus alors la tache dégoulinante contre le mur donnant sur le couloir. Un corps humain gisait sur au bas de la marque. Sa tête ensanglantée et fracturée s’égouttait encore silencieusement.
Je me relevai immédiatement pour fuir le visage probablement méconnaissable de cette personne. Je ne pus toutefois pas éviter le regard livide de la gamine, alors qu’elle se penchait doucement vers le sol. C’est alors que je vis son corps se contracter dans le même réflexe. Une pâte jaunâtre s’écrasa brusquement au sol.
Je relevai alors les cheveux de la fillette pour lui dégager le visage, tout juste au moment où elle se remit à vomir. Des spasmes de plus en plus forts secouaient son petit corps inerte. La masse de vomissures s’élargissait pratiquement à vue d’œil alors que son estomac continuait de se retourner.
< Dia, ça va pas. > l’alertai-je.
Celle-ci finissait de détacher les diverses sangles qui retenaient la gamine sur ce siège. Elle regarda la gamine qui était en train littéralement de se vider.
- Je sais pas ce que les Yirks lui ont fait, dit-elle calmement en détachant la dernière sangle. Trouve une serviette.
Elle s’intéressa alors aux produits et aux seringues laissées sur la tablette connexe à la chaise. Les vomissements semblaient s’être calmés. Toutefois, la fillette ne semblait pas réellement plus en forme : ses yeux révulsés papillotaient et son teint blafard et brillant de sueur n’annonçait pas du tout la fin de son malaise. Elle semblait délirer.
Où est-ce que je pourrais trouver une serviette? La salle était assez grande. Des armoires vitrées remplies de petites bouteilles meublaient de deux des murs alors qu’un long comptoir métallique serpentait au bas. Deux lavabos trompaient la linéarité des comptoirs. J’ouvris les tiroirs des comptoirs… mais, à part des instruments chirurgicaux plus ou moins douteux, il n’y avait rien d’intéressant.
BOUM!
Je me retournai en sursaut : la gamine était tombée de son fauteuil, raide comme une barre de fer. Elle expira alors longuement comme si ses poumons se vidaient dans un seul long râle.
- Merde, s’exclama Dia en se précipitant vers la gamine alors qu’elle commençait à s’agiter. Marco, grouille avec la serviette!
J’ouvris aussitôt une armoire sous le lavabo et, par miracle, quelques guenilles propres s’y trouvaient.
- Dia! lui lançais-je en même temps que les serviettes.
- Merci, répondit-elle en en attrapant une.
Elle glissa le linge sous la tête de la fillette avant de ramasser les autres linges tombés près d’elle.
La gamine se raidissait par saccades. Ses bras et ses jambes martelaient brusquement le sol au hasard. Tous les meubles avaient été éloignés pour qu’elle ne se blesse pas sous la violence de ses coups. Ses lèvres avaient pris une teinte bleutée.
- On peut juste attendre que ça passe, me dit soudainement Dia.
Surpris, je regardai alors Dia. Elle maintenait les serviettes sous la tête de la gamine pour ne pas qu’elle se frappe contre le sol. Elle semblait parfaitement calme et sereine; le contraire d’il y a quelques instants.
- C’est toujours surprenant au début, continua-t-elle en souriant.
< C…Comment? > Réussis-je à articuler.
- J’étais médecin dans ma vie précédente, expliqua-t-elle comme s’il s’agissait d’une banalité. Des crises d’épilepsie, j’en ai vu des tas… sans compter que j’en ai déjà fait.
< Tu en as déjà fait! > m’exclamai-je.
- C’était un moyen comme un autre d’éviter d’être enrôlé ou…
Dia s’arrêta.
J'observais la gamine, qui avait toujours des teintes de noyée. Elle gisait au sol dans une étrange position qui rappelait les contorsions qu’elle était en train d’effectuer quelques secondes auparavant. Elle respirait comme quelqu’un en plein sommeil.
Dia vint mettre sa main sur mon épaule.
- Marco, dit-elle doucement.
Je me retournai pour la regarder.
- Je peux m’occuper d’elle. Tout va bien aller. Il faut juste que tu retrouves Rachel.
Je soupirai :
< À l’heure qu’il est, elle est probablement déjà rendue loin. >
Dia resta silencieuse, ne sachant quoi répondre.
Je jetai un œil à l’ensemble de la pièce qui avait les allures de centre médical. Divers appareils accaparaient le comptoir ou le sol… Rien à avoir avec un hôpital complet, mais la pièce était assez bien équipée. Tout était d’une propreté exemplaire, à l’exception de la section du plancher où luisait le sang encore frais.
< Rachel a tué cette femme, pensai-je à haute voix, alors que l’évidence me traversa l’esprit : Mais elle n’a pas touché à la fillette.>
Je regardai Dia, cherchant à trouver réponse à ma question.
- Peut-être qu’elle s’est rendue compte de ce qu’elle faisait. Elle n’a pas tué un Taxxon ou un autre extra-terrestre. Elle a tué un être humain.
< Peut-être,> répondis-je sans en être convaincu.
Je sortis alors de la pièce et j’avançai plus loin dans le corridor à la recherche de Rachel. Des bruits de respiration étouffée parvinrent rapidement à mes oreilles.
Elle avait démorphosé. Elle était agenouillée dos à moi, le corps penché alors qu’elle semblait se retenir d’éclater en sanglots.
Je figeai sur place, stupéfait.
Normalement, Rachel pète les plombs : elle veut arracher la tête d’un premier passant qui l’accroche… Il y a à peine 20 minutes c’est ce qu’elle faisait… mais là, non, la chasse était terminée : elle pleurait…
Je me laissai tomber par terre et découvrit que j’avais presque complètement démorphosé sans m’en rendre compte. La gorge horriblement serrée, je me passai la main dans les cheveux en m’adossant contre le mur.
« Ouais, ben, mon vieux, t’as déjà dit qu’un jour, qu’on deviendrait complètement fou… On dirait bien que ce jour est arrivé. » pensai-je.
Je lâchai échapper un petit rire jaune… qui a dû attirer l’attention de Rachel, car elle se retourna spontanément en ma direction.
Ses cheveux en bataille détonnaient par rapport à son allure de carte de mode habituelle.
- Qu’est-ce qui te fait rire?
Je la regardai un instant. Ses yeux se cerclaient de rouge. Son regard exprimait un mélange de tristesse… et de vide. Un regard que je ne connaissais que trop bien…
- Je ne riais pas vraiment, répondis-je, préférant ne pas dire ce que à quoi j’avais vraiment pensé.
Elle se calma alors, respirant doucement.
- Comment va-t-elle? Demanda-elle, en fixant le plancher gris métallique.
Je restai en silence. Parlait-elle de la gamine… ou du mort?
- Sara, dit-t-elle.
- Sara?
Sara était l’une des sœurs de Rachel, mais elle n’était pas avec nous sur le vaisseau…
- Oh, la gamine : c’était elle? C’était Sara?
Rachel acquiesça faiblement.
- Oui, elle va bien, répondis-je. Dia s’occupe d’elle.
Rachel réacquiesça.
Je ne répondis rien, ne sachant trop quoi répondre en fait. Les moments remplis d’émotions, de larmes et tout ce bazar… ça n’a jamais été mon truc, même si je n’ai vu que ça chez moi dans les deux ans suivant la « mort » de ma mère. La situation n’en était que plus familière.
Rachel observait une seringue vide.
- Tu l’as trouvé où?
- Elle était dans mon bras, répondit-elle.
« Franchement, pas de malaise du tout…pensai-je sarcastiquement. »
Sauf que mes entrailles étaient en train de se tordre tant je détestais cette situation. Je n’avais rien d’intelligent à dire.
« Et il n’y a rien d’intelligent à dire de toute manière. »
Normalement, en cas de coup dur, j’aurais pu compter sur Cassie, ou sur Tobias ou sur Jake pour la rattraper. Aucun d’eux n’était encore en vie. C’est d’ailleurs ce qui devait lui faire le plus mal.
Un faible courant d’air circula autour de nous, suivi d’un raclement de gorge affirmé : Ludo se tenait impassible devant nous. J’ignorais s’il avait écouté notre conversation (ou notre non-conversation) pendant un moment avant de déclarer sa présence.
- Le vaisseau est sûr. J’ai trouvé un moyen de faire un repérage rapide des structures vivantes du vaisseau. Les Hork-Bajirs s’en occupent.
J’acquiesçai alors que Rachel continuait de fixer le plancher.
- Sabiha est déjà à la salle de contrôle. Dia s’occupe de la fillette, et Alia n’est pas en état de discuter. Il ne manque donc que vous, continua-t-il, sans intonation.
Je laissai échapper un léger soupir, puis relevai les yeux sur Rachel, qui était aussi muette et immobile qu’une statue. J’avais l’impression qu’elle luttait pour ne pas s’effondrer sur le sol à la prochaine remarque de Ludo.
- Vous venez? Demanda Ludo, avec une pointe d’impatience.
- Cinq minutes.
- C’est toi qui as insisté pour que le plus de monde possible soit présent lorsqu’on fera notre débriefing et tu veux qu’on attende encore! S’exclama-t-il.
- Donne-nous cinq minutes, répondis-je du tac au tac. Tu l’as dit toi-même : le vaisseau est pratiquement sécurisé, alors ce n’est pas cinq minutes qui changera quelque chose!
Ludo ne répondit rien, à l’exception de son regard aussi dur que la pierre.
- Va voir Dia, on va te rejoindre, terminai-je en posant fermement mes yeux sur lui.
Ludo se retourna et partit, sans rien répondre.
Je reposai mon regard sur Rachel. Elle respirait silencieusement, le haut du corps penché vers l’avant, cherchant son air au raz du sol. Je me lançai sans me poser de questions :
- Ça va aller?
- Je ne sais pas, répondit-elle, la voix étranglée.
- Moi, je sais que oui, chère Xéna.
- Je veux plus… souffla-t-elle.
J’attendis, voulant qu’elle termine ce qu’elle avait commencé.
- Ça fait trop… Tommy, Cassie, Jake, Sara… c’est un cauchemar, murmura-t-elle.
- Ça t’empêchera pas de reprendre le dessus. Tu sais pourquoi?
Sa tête tourna de gauche à droite pour toute réponse.
- J’ai besoin de toi.
- Je suis pas volontaire pour ton travail de bras, laissa-t-elle tomber.
- Qu’est-ce qui te dit que c’est pour cela que j’ai besoin de toi?
Elle me regarda dans les yeux pour la première fois depuis le début de la conversation. Ils miroitaient de larmes, malgré leur éclair de détermination.
- Pour toi comme pour Jake, j’ai toujours été la guerrière du groupe, la « toujours prête au combat ». Rappelle-toi David. Qui l’a menacé? C’est à peine s’il m’a modéré pour Tommy. Tu as besoin que je retourne au front : c’est tout.
Je m’apprêtais à répondre que ce n’est probablement que pour éviter de mettre Sabiha en rogne que Jake a essayé de modérer Rachel avant de partir. Sauf que cette simple pensée me fit réaliser qu’elle avait parfaitement raison : j’ai besoin d’elle à cause de son côté « tueuse impulsive ». Honteux, je baissais les yeux.
- Tu n’es pas qu’une tueuse impulsive. Tu es une battante. Personne ne pourrait arriver à faire ce que tu fais sans ta capacité à te dépasser, à utiliser les événements pour canaliser ton énergie. Oui, parfois, cela sort de façon très agressive, mais…
Soupesant mes mots, je fis une pause avant de continuer :
- David ne serait pas hors d’état de nuire sans cela. Tu n’aurais pas sauvé Sara. Nous ne serions probablement même plus là, parce qu’on n’aurait pas survécu aussi longtemps. On doit se serrer les coudes. Mon sens de la dérision ne suffira pas tout seul à nous tirer d’affaire, Xéna, dis-je en souriant. Tu ne dois pas devenir.... ce que mon père a été à la mort de ma mère. J’ai trop besoin de toi pour que tu puisses t’effondrer et nous laisser se débrouiller.
Rachel me fixait sans rien dire, les yeux remplis d’une étrange lumière : celle de l’espoir.
- Alors, allons voir quel plan de fou nous attend, dit-elle d’un ton enjoué.
Son ton était trop forcé pour être véritablement sincère, mais la volonté y était.
« Xéna, princesse-guerrière, n’avait pas dit son dernier mot. » pensai-je, le sourire aux lèvres.
À suivre…
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